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Avant-propos La présence importante et croissante de titres de mangas en France qui fait de notre pays le deuxième « consommateur » de mangas (après le Japon) peut nous amener à considérer ces livres comme autant d’introductions possibles à une meilleure appréhension de la culture et de la société nippones. La question de savoir ce que le manga peut nous apprendre du Japon est en fait implicitement liée à l’engouement du public français pour la lecture de mangas. Car une des motivations principales des lecteurs de manga (et en particulier des lecteurs adolescents) se révèle être l’attirance pour la culture japonaise, univers perçu comme exotique, radicalement étranger et que le manga par son ton fantaisiste, son humour, ses spécificités graphiques et narratives alliés à l’universalité de ses thèmes rend aussi étrangement proche et attractif. Ainsi, on verra comment le manga à travers la diversité de ses fictions peut inviter le lecteur occidental à une véritable rencontre culturelle avec le Japon. Les titres japonais que nous trouvons traduits en France (environ 700 séries disponibles sur le marché) sont ceux qui ont été sélectionnés par nos éditeurs français selon diverses stratégies allant du pur hasard (en particulier au début des années 2000) jusqu’à la construction rationnelle d’un catalogue. Actuellement, plus au fait du marché japonais et des intérêts du lectorat français, les éditeurs français s’appuient sur des critères de sélection précis et témoignent d’un souci plus grand de leurs lecteurs. C’est ainsi qu’après s’être essentiellement focalisés sur le shônen manga, les éditeurs ont diversifié leurs catalogues vers le shôjo, le seinen, le josei manga et cherchent un développement à plus long terme du marché (fidélisation des lecteurs, indication d’âges, stratégie de collections…). Mais il faut bien garder en tête que les mangas traduits en France ne sont pas représentatifs, en terme de diversité ni de quantité, de l’édition japonaise (environ 1/7 de la production nous parvient, et bien des styles/genres/thématiques sont absents). Les titres sélectionnés et traduits nous informent donc plus sur les goûts (supposés) du public français par les éditeurs français que sur ceux, réels et plus larges, des Japonais... Néanmoins, c’est à partir de quelques grandes tendances observées dans ces séries traduites que nous allons nous interroger sur ce que ces mangas nous apprennent de la vie japonaise, en sachant qu’il n’y a pas dans cette sélection une intention stratégique des éditeurs ou de la culture officielle nippones de donner une image particulière du Japon à l’étranger et que l’aspect documentaire que nous accorderons à certains mangas ne résulte pas d’une volonté particulière de leurs auteurs. De par son attachement à raconter le quotidien et aussi par le fait qu'aucun sujet ou thème n'est a priori tabou, la bande dessinée japonaise explore bien plus de problématiques que n'importe quelle autre bande dessinée. Elle propose des informations considérables sur la vie quotidienne au Japon, sur son histoire, sa culture, ses valeurs fondamentales, témoignant des ressources d’une société qui est passée en moins de cent ans, presque sans transition ni étape intermédiaire, du féodalisme à la cybernétique. Mais le manga n’hésite pas aussi à dévoiler les paradoxes et les malaises d’une société post moderne, thèmes qui, hors de l’archipel, trouvent un écho auprès d’un large lectorat. Dévoilant des dysfonctionnements sociaux, le manga se révèle bien plus engagé qu'il n'y paraît, même s’il ne revendique pas particulièrement d'utilité, de rôle social ou encore moins de prétention artistique. Mais, du fait de l'impact et de l'intérêt de son lectorat au Japon, c'est un moyen d'expression à forte implication et interaction sociale. Le manga reflète des mouvements d'opinion, les expriment et aussi les influencent proposant un aller-retour constant entre la réalité et sa transposition réaliste ou fantastique.
1. Le quotidien est le cadre naturel du manga Tout ce qui est de l’ordre de l’anecdote
et de la description de la vie quotidienne dans le manga est perçu
comme foncièrement exotique par le lecteur français :
que ce soit les paysages urbains ou ruraux, les vêtements contemporains
ou anciens, la nourriture, les relations familiales ou sociales, tout
apparaît comme radicalement différent. Le quotidien le
plus courant dans le manga relève déjà de la fiction
la plus fantastique pour des français ! Un monde où l’on
mange des aliments inconnus, où l’on va en uniforme à l’école,
où l’on dort sur un matelas qu’on roule au matin
dans un placard, où l’on conduit à gauche, où on
enlève ses chaussures en entrant chez quelqu’un, où la
parole est codée en fonction de son interlocuteur, où le
monde invisible du spirituel et du religieux cohabite constamment avec
le réel, tout est déroutant et terriblement attractif.
Sans compter que le dépaysement commence avant même la
lecture du livre puisque la plupart des mangas se lisant dans le sens
japonais de lecture (droite -gauche), on débute donc par ce
qui est traditionnellement la fin … Umezu Kazuo, L'Ecole emportée (vol.1), Glénat.
De la comédie sentimentale du shôjo aux tragédies violentes du young seinen en passant par le récit d'amitié du shônen, il n’y pas un manga qui ne mette en scène des enfants et des adolescents sans les faire aller à l'école se débattre avec les petits et grands problèmes de la vie de tous les jours. L’école peut être le cadre de la vie quotidienne du héros (Love Hina, Azumanga Daioh, GTO) mais elle peut être aussi dans les récits de SF ou d’horreur le cadre du déroulement de l'action. Dans L'école emportée, c’est toute l'école primaire qui s'envole dans un monde parallèle plongeant les enfants dans la panique et les enseignants dans la folie ; dans Parasite, alors que la terre est envahie par d'étranges extra-terrestres qui prennent possession des humains, et que notre héros est aux prises avec un de ces parasites, il n’en continue pas moins d'aller au lycée alors qu’autour de lui se déroulent meurtres et carnages ; dans Tomié, c'est une jeune lycéenne aux étranges pouvoirs qui décime sa classe ; dans Battle Royale, c’est au sein d’une classe que se déroule une atroce compétition pour survivre ; dans Quartier lointain, c’est ssi à l’école que le héros quadragénaire redevenu adolescent y redécouvre tous les sentiments et tourments liés à son âge. Iwaaki Hitoshi, Parasite (vol.1), Glénat.
Les allusions aux contraintes du système scolaire sont constants, ne serait ce que par le simple port de l'uniforme par les personnages : l’uniforme récurrent dans les mangas est à la fois signe de réalisme (puisqu’il est porté dans les écoles publiques comme privées afin d’atténuer les barrières sociales et développer le sentiment d’appartenance à un groupe) mais aussi signe de fantaisie du manga. Car l’uniforme est parfois réinventé par le mangaka qui le détourne de son origine pour en faire une panoplie idéale de superhéros ! Le manga s’amuse à détourner la signification même de l'uniforme en exacerbant ce qu'il est censé gommer -l'individualité - qui reprend ainsi ses droits. L’uniforme le plus célèbre du manga est celui des Sailor Moon : le sailor fuku (l’uniforme féminin composé de le jupe plissée et du haut à col marin) devient la tenue guerrière des magical girls ! On peut être à la fois une lycéenne banale et avoir une mission aussi importante que sauver la Terre… Takeuchi Naoko, Sailor moon (vol.2), Glénat.
La tenue des Sailor Moon a même développé et
influencé toute une mode féminine vestimentaire autour
de l’uniforme (la fille en uniforme faisant partie des phantasmes
de l'imaginaire masculin nippon, lié à celui de la lolita).
Car si les mangas s'inspirent de la réalité et de la
vie quotidienne, la réalité à son tour peut être
modifiée sous l’influence des mangas. Les auteurs de shôjo
manga aiment en effet s’inspirer de la mode pour habiller, coiffer,
maquiller aux dernières tendances leurs héroïnes
(Nana, Paradise Kiss, Ceux qui ont des ailes) L’influence de
la presse féminine est forte dans le shôjo manga ; le
personnage mannequin, caractéristique graphique du manga, pourrait être
une expression de cette influence (le personnage montré en pied,
est dessiné hors ase et a une valeur plus esthétique
que narrative, le mangaka peut détailler à loisir coiffure
et tenue vestimentaire de son personnage). A leur tour, les tendances
de la mode se trouvent influencées par le look des personnages
de mangas. Si les cosplayers (*) imitent strictement les tenues de
leurs personnages favoris dans un but plutôt festif, les jeunes
des quartiers branchés de Tokyo introduisent dans la mode réelle
les trouvailles vestimentaires du manga. Yazawa Ai, Nana (vol.4), Delcourt / Akata.
L’univers quotidien de l’école avec ses repas pris sur place, dans la classe et qu’on apporte soi même (les fameux bentô, plateaux repas), où les élèves participent à tour de rôle à l’entretien de la classe et de l’école, dévoile toute une organisation où la notion de système de vie collective est très fort. Le système des clubs scolaires d’ailleurs apparaît aussi comme une structure supplémentaire de ce système collectif. Au sein de chaque école, les élèves s’organisent de façon autonome et constituent des clubs qui réaliseront des activités diverses pouvant être présentées lors des fêtes qui se déroulent à chaque saison, donnant lieu à des espèces de kermesses, festivités, concerts très appréciés des élèves… Les mangas nous présentent plus ou moins précisément ces clubs : du club sportif au très exotique club des amis du thé ! Les Princes du Thé met en effet en scène les rivalités et les petites histoires des groupes d'élèves à travers ces clubs hiérarchisés : une cruelle présidente des associations des élèves trouve un malin plaisir à écraser les petits clubs de l’école. Nos héros du club du thé qui pourraient trouver de l'aide grâce à l’intervention de deux petits génies du thé, tentent de se débrouiller sans avoir recours à la magie.... Enfin, la violence scolaire qu’elle soit due à la répression des adultes ou le fait des brimades des autres élèves est aussi développée. L’ijime –persécutions diverses exercées par des élèves sur un camarade plus faible et isolé – est aussi un phénomène de société évoqué dans les mangas. Dans Imbéciles heureux (vol.2), un élève subissant racket et violences de la part d’un groupe d’élèves, est acculé au suicide ; il trouve un appui inespéré auprès de l’un de ses professeurs. Mais l’administration scolaire et les parents des autres élèves refusent de reconnaître les faits et de prendre des sanctions et la victime devient l’empêcheur de tourner en rond… Shaku Eishô, Imbéciles heureux (vol.2), Delcourt / Akata.
2. Le shônen développe les valeurs traditionnelles du confucianisme Au-delà de cette évocation de la vie quotidienne à l’école
ou au bureau, on peut percevoir dans les mangas tout un ensemble de
valeurs morales spécifiquement japonaises. Conseils de lecture shônen : 3. Un optimisme lié au bouddhisme « En nous apportant une vision orientale du monde et de la psychologie humaine, le manga se révèle plus en phase avec nos attentes actuelles ... ». Rodolphe Massé dans cet article (ref. 2) consacré à l’esprit du zen dans le manga montre que « s’interroger sur les racines bouddhistes du manga permet de mieux cerner l’arrière plan culturel, philosophique, esthétique et spirituel caché derrière la scène de quotidien ou de combat a priori la plus anodine d’un shônen » La philosophie bouddhiste qui induit une vision du monde non manichéiste, non dualiste, se lit dans le traitement psychologique des personnages de manga : le héros cache souvent une part d’ombre, rien n’est jamais tranché, les personnages cèdent aussi moins facilement à des émotions négatives que leurs équivalents occidentaux. Dans le traitement graphique, l’attachement aux détails, à la valeur poétique de l’instant reflète aussi l’art zen qui est sensible à l’évanescence des choses et des êtres. Très visible chez des auteurs comme Taniguchi, Matsumoto ou Tsugé, où le contemplatif l’emporte sur le narratif, l’esprit zen peut aussi se sentir dans la façon de découper et de dilater l’action, procédé narratif caractéristique du manga. Le manga qui privilégie l’aspect visuel et l’expressivité du dessin aime à « décompresser » l’action le plus possible, à étirer le temps de lecture en multipliant les images et en minimisant les ellipses temporelles provoquant ainsi une ambiance de temporalité continue qui est censé rapprocher le lecteur du personnage (comme si le temps du lecteur devait coïncider avec le temps du personnage). La longueur accepté (et/ou souhaité du récit) qui permet de développer un nombre important d’images s’attache ainsi à rendre compte de l'intériorité psychologique d'un personnage. Enfin, pour l’auteur de l’article ci-dessus mentionné, la fascination que le manga exerce sur les jeunes générations peut être expliquée par la présence de cette philosophie spirituelle sous jacente, philosophie positive et pratique qui cherche à embrasser l’âme humaine et à en accepter les contradictions. Toute l’œuvre de Tezuka, le père fondateur du manga et un de ses plus prolifiques auteurs, témoigne de cette approche spirituelle de la condition humaine et d’un profond humanisme. Dans Bouddha, où il revisite la vie et le message du sage Siddhartha, ou dans Phoenix, fable sur l’immortalité qui traverse civilisations et continents depuis l’origine de l’homme jusqu’au futur le plus lointain, Tezuka a toujours eu à cœur de célébrer la vie sous toute ses formes et a toujours incité ses lecteurs à la respecter : « Ce que j’ai cherché à exprimer dans mes œuvres tient tout entier dans le message suivant : aimez toutes les créatures ! aimez tout ce qui est vivant ! »
4. La difficulté de concilier tradition et modernité A travers d’autres genres largement représentés
en France par les mangas, le fantastique et la science-fiction, se
trouvent exprimées de grandes interrogations ou angoisses liées à la
réalité sociale et technologique du Japon contemporain.
Sous forme de grandes fresques épiques ou de contes intimistes,
ces récits qui tiennent plus de l’anticipation que de
la fantaisie, expriment l’extrême difficulté de
concilier les valeurs traditionnelles et la modernité, due à la
technologie galopante et dont le modèle s’est imposé -de
plus- comme occidental. Les récits fantastiques seront nombreux à donner
la part belle à l’irrationnel sur le réel, à opposer
tradition et mysticisme à modernisation, synonyme de l’abandon
du sacré et de la mémoire des anciens.
Kaikisen met aussi en scène Amidé, une petite ville côtière devenant l’enjeu de promoteurs immobiliers défigurant le littoral. Or, une légende raconte qu’autrefois un pacte fut passé entre le prête shinto d’Amidé et une ondine qui assura la prospérité de la cité. Ce pacte qui engage à protéger l’œuf de l’ondine à l’intérieur du temple et à le rendre à la mer tous les 60 ans, a toujours été respecté par les prêtres de la famille Yashirô. Or, le dernier en date, qui est également maire, a tendance à se laisser séduire pas les propositions alléchantes de promoteurs immobiliers. Son fils Yôsuké, après avoir douté de l’existence de l’ondine est ébranlé par d’étranges phénomènes. Alors, fidèle aux injonctions de son grand-père malade, qui incarne la sagesse des anciens, il tente de protéger l’œuf et de rappeler à son père les engagements passés. Le jeune Yôsukéincarne parfaitement ce conflit du Japonais pris entre ce respect des traditions passées, source d’équilibre et d’harmonie et l’évolution néfaste d’un présent destructeur . Kon Satoshi, Kaikisen, Casterman (Sakka).
5. L’angoisse d’un pays fragilisé Dans les récits de science-fiction, la science
est montrée dans son aspect le plus négatif et en particulier
dans son utilisation à des fins de destruction massive de l’homme.
Les mangas dénoncent le monde scientifique montré comme
un microcosme sans moralité, où cupidité et absence
d’éthique des industriels s’allient aux dérives
de la recherche scientifique et aboutissentdécrire l’agonie
de l’archipel (Akira, Spirit of the sun, Dragon Head…)
dans de grandes scènes d’actions démesurées
et de violence non contenue. à des scénarios apocalyptiques. Kawaguchi Kaiji, Spirit of the sun (vol.1), Tonkam.
Un autre thème récurrent est celui de la manipulation
génétique, de la mutation de ce qui fonde l'essence même
de l'humain. De nombreux récits vont mettre en scène
l'horreur de ces manipulations génétiques, où les
enfants et les animaux sont les cobayes et les victimes de ces expériences
scientifiques. Dans Akira, des manipulations génétiques
organisées par un pouvoir paramilitaire sont à l’origine
d’enfants mutants aux pouvoirs incontrôlables qui aboutiront à la
destruction de Tokyo. Dans Larme ultime, une petite jeune fille devient
malgré elle une arme militaire, son corps pourtant si fragile
mute en une arme d’une extrême violence et devient l’enjeu
de toute une nation en guerre. Dans le Chien Blanco, l’animal,
conçu génétiquement par une république
d’Europe de l’Est pour être une arme secrète
redoutable devient un super chien qui est aussi présenté comme
un être sensible, victime de la folie des hommes. Takahashi Shin, Larme ultime (vol.2), Delcourt / Akata.
Taniguchi Jirô, Le chien Blanco (vol.2), Delcourt / Akata.
Car le questionnement proposé par le manga apparaît souvent double : la question « qu'allons-nous devenir ? » est toujours liée à « comment être heureux ? » Cette double problématique qui porte à la fois sur l'avenir de l'humanité comme sur le sien propre montre la capacité de ce média de toucher au plus intime de l’individu, de l’interpeller de façon pragmatique en le plaçant au centre de toutes les réflexions qui touchent au politique, au social, à la science et au développement technologique et, au-delà de toute frontière, à la philosophie et à la spiritualité. Kishiro Yukito, Gunnm (vol.4), Glénat.
6. Le manga historique, véritable manuel illustré sur l’histoire du Japon Les récits historiques occupent une place importante
dans la bande dessinée japonaise. Ils sont peut-être les
seuls en tant que récit de fiction à pouvoir revendiquer
une intention documentaire. Hirata Hiroshi, Satsuma, l'honneur des samourais (vol.3), Delcourt / Akata.
D’autres récits en évoquant la seconde
guerre mondiale (Gen d’Hiroshima, L’Histoire des 3 Adolf,)
apporteront un témoignage « de l’intérieur » sur
le Japon pendant la guerre. Avec Gen qui raconte l’histoire d’un
enfant vivant à Hiroshima avant, pendant et après le
bombardement d’avril 1945 et sur plusieurs années, on
verra combien la propagande nationaliste et l’enrôlement
de la population japonaise ont été fondamentales pendant
la guerre, comment à quelques kilomètres d'Hiroshima,
les rescapés du bombardement vont se heurter à l'indifférence
des autres habitants qui n'ont pas conscience du drame, l’inhumanité du
traitement réservé aux Coréens que les équipes
médicales refusent de soigner, le phénomène des
gamins orphelins s'organisant en bandes pour survivre… Même
si l’auteur ne prétend pas faire œuvre d’historien
mais cherche plutôt à témoigner en tant que survivant
d’Hiroshima, son récit par son ampleur et ses précisions
(10 volumes) apparaît comme une source documentaire inestimable. 7. Malaises sociaux Enfin, certains récits se déroulant dans
un milieu particulier au Japon pointent le doigt sur des dysfonctionnements
sociaux très précis et deviennent les porte-paroles de
malaises sociaux. Contestataire dans les années 60, porté par
le courant gekiga, le manga refléta les critiques d’une
partie de la société japonaise contre les excès
et les dérives d’une société de consommation à tout
crin et eut un impact important sur les jeunes intellectuels de l’époque.
Les personnages rebelles de Shirato, dans Ninja Bugeichô ou Kamui
Den (Ninja du 16ème siècle issu de la plus basse caste
du Japon féodal), qui évoquaient les révoltes
paysannes des siècles passés dans une optique marxiste,
faisaient du combat contre l’injustice sociale un thème
central. Arai Hideki, Ki-tchi !! (vol.3), Delcourt / Akata.
A travers le parcours de ce jeune garçon original,
l’auteur se livre à un véritable inventaire des
exclus, des sans-grades et des névroses du Japon contemporain.
Il dévoile toute une marginalité économique et
sociale dont on parle peu et qui pose un épineux problème
pour les Japonais (aucune aide ou assurance en cas de perte d'emploi
n’existe, l'homme japonais étant censé travailler
toute sa vie…) Homunculus témoigne également de
la vie des SDF et des marginaux à travers le récit d’un
homme qui a choisi de vivre dans sa voiture… Loin d’être exhaustif (il aurait fallu s’interroger
sur les représentations et la présence de la femme dans
le manga, sur l’absence des tabous liés à la représentation
des corps, sur la figure du samouraï censé incarnée
l’âme japonaise…etc. mais aussi sur le statut même
du manga au Japon, media à part entière, sur ses modes
de production), cet aperçu sur les tendances du manga nous montre
qu’à travers la lecture de ces livres- qui se revendiquent
pour leur grande majorité essentiellement comme des livres de
divertissement et d’évasion- se dévoile petit à petit
un continent immense qui, d’étranger, se révèle
de plus en plus proche de nous. Plus qu’une simple balade touristique
divertissante en terra incognita, le manga nous invite à une
véritable rencontre culturelle. « Le manga est une littérature
populaire qui apprend lentement mais sûrement aux Français,
dans le cadre d’un marché de masse, à aimer et à comprendre
la culture d’un autre continent, d’une autre race. C’est
très positif… et c’est une façon de se redécouvrir à travers
des histoires qui nous sont de moins en moins exotiques ». Notes Note 1 : Au début de la période d’Edo, dans le but d'organiser la réunification du pays et d'exercer le pouvoir absolu, le Japon ferma ses frontières. Le christianisme autrefois importé par les missionnaires portugais, néerlandais, espagnols est extirpé du Japon. Le gouvernement encouragea la diffusion du confucianisme parmi les samouraïs comme parmi le peuple. Cette philosophie permettait d'organiser une société stratifiée et facile à gouverner. Elle exaltait les vertus de l'obéissance, de la loyauté et de l'amour filial (principe des 5 relations humaines : obéissance de la femme à son mari, des jeunes envers les aînés, leur parents, le gouvernement, et le respect mutuel entre égaux. 5 principes moraux : bienveillance, justice, sens de la propriété, sagesse et honnêteté). L'individu n'a aucun droit, seulement des devoirs qui contribuaient à ce que ciel et terre restent en harmonie. D'où la très forte nécessité d'appartenir à un groupe puisque l’individu seul est sans utilité sociale. Note 2 : Expériences de guerre bactériologique et vivisections sur des civils chinois par l’unité 731; les Massacres de Nankin : de 150 000 à 300 000 civils chinois exécutés dans des conditions atroces lors de l’invasion de la Chine du Nord en 1937. Références Ref. 1 : In Manga : Soixante ans de
bande dessinée japonaise / Paul GRAVETT. - Editions du Rocher,
2005. - p. 59. Lexique (mots cités dans le texte suivis d’une *) : cosplayers : le terme est issu de la contraction de « costume » et de « play », il désigne l’action de se déguiser le plus fidèlement possible en personnage de manga (d’animé ou de jeux vidéos). Les cosplayers se livrent à des défilés et concours de déguisements lors de manifestations dédiées au manga. mecha : Abréviation du mot anglais « mechanical » qui désigne tout ce qui relève du mécanique, et en particulier du design des robots. Dans l’industrie animée, les responsables de mecha sont appelés mecha-designers. gekiga : signifiant « image dramatique », ce mouvement né dans les années 60 au Japon, cherchant à affranchir le manga du public enfantin, du story manga et des ressorts traditionnels du comique est basé sur un trait réaliste, respectueux des proportions anatomiques et développe des thématiques destinées aux adultes. Il peut être considéré à l’origine du seinen manga. Tatsumi est considéré comme le fondateur de ce genre.
ARAI Hideki. Ki-itchi !!
(6 tomes parus, en cours). Delcourt (Akata). FAMILLE / VIE QUOTIDIENNE.
(Adulte)
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